Coluche... Ma coqueluche
 
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Michel Colucci
"Au revoir, Enfoiré", peinture à l'huile de Claude Chaboud
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Texte de Frédéric Dard

Il faut beaucoup de talent pour faire rire avec des mots. Mais il faut du génie pour amuser avec des points de suspension. Le numéro de Coluche me fait plus ou moins songer a cette cuisine japonaise qu’on est obligé de terminer soi-même sur des petits réchauds disposés sur la table. Car si vous n’y mettez pas du vôtre vous risquerez de ne pas en percevoir toute la saveur…

Coluche arrive au petit trot dans une attitude déjà caricaturale. Il est en couleurs, très important, cela : ses couleurs. L’une de multiples raisons qui font qu’on doit absolument le voir sur scène. Passé au filtre d’une camera de télévision, arraché a l’espace scénique pour vous être tronçonnés a coups de zoom et de gros plans, il perd un peu de son impact. C’est qu’il est fragile, Coluche, comme tout ce qui est infiniment intelligent.

Tout comme le maréchal Joffre qui s’en plaignait, il a les impondérables contre lui et il doit en tenir compte. ça n’est pas commode d’attraper une salle a bras-le-corps et de l’embarquer sur le fil incertain du délire. Malgré ses cris de foire du trône et ses peurs de soubrette embarquée dans le grand 8. C’est dur de faire bifurquer ce public avide de calembours vers des prolongements hasardeux, de lui lâcher la main un instant pour lui donner la grisante impression qu’il va se casser la gueule, puis de le rattraper in extremis. Coluche campe à gros traits appuyés un personnage, une situation, et il les poursuit en pointillés. Alors le miracle Coluche se produit, le spectateur se sent irrésistiblement entraîné vers des régions capiteuses ou l’absurde se pare de cruauté et ou l’homme décèle a travers la buée du miroir sa sinistre vérité.

Coluche cesse de souffler ses énormités sur la glace pour la rendre opaque ; au contraire : il l’essuie en douce, du coude, afin que vous vous voyiez mieux. Il vous brandit a vous-même, somme toute. Bien sur, il est devenu le numéro 1. Mais cela signifie quoi, être le numéro 1 lorsqu’on possède un style absolument neuf, un tête jamais vue, un génie dont on ignorait encore tout ? Il n’est pas le numéro 1, il est le premier, comme François Ier fut le premier des rois Valois. On cesse toujours d’être le numéro 1 mais on ne cesse jamais d’avoir été le premier. Les critiques, un peu partout reprochent à Coluche Ier sa cruauté. Le mot revient fréquemment dans les articles qui lui sont consacrés. On le souhaiterait plus chaud, plus humain. Mais mon Dieu, il n’est que cela, Coluche ; chaud et humain – ô combien ! Impitoyable parce qu’il est triste de la misère du monde, ce sublime gugusse. Impitoyable avec la sottise, la veulerie, la faiblesse, mais humain ! Folon aussi est cruel, et Topor, donc ! Et Cavanna ? leur reproche-t-on d’être déshumanisés ? Il faut au contraire avoir un sens très aigu de l’homme pour épingler ses travers de façon aussi péremptoire, aussi magistralement cocasse.

Cette année, je suis allé voir à Genève son récital, au Victoria Hall ; la salle était archi comble et frémissant d’une excitation peu courante dans cette sage cité, mon épouse me dit :
_ Tu crois qu’il osera raconter son histoire sur les Suisses ?
_ Il va commencer par ça, lui repondis-je.

Et, effectivement, Coluche commença par là. Il en rajouta même un peu, me sembla-t-il. Et il fit un triomphe.

Parce qu’il y a des moments d’exception, ou des gens d’exception peuvent et doivent tout se permettre. Je sais que, par instant, le public est avide d’énormités. Il en a marre de voir les clowns s’entre gifler, il veut aussi sa part de claques. Coluche flanque des beignes a tour de bras. Cela le soulage et nous aussi. Il rit rouge derrière ses lunettes, confusément surpris de voir ses coups obtenir tant de succès. Il se grise de notre griserie. S’envole haut, coupe le moteur de son moulin a paroles pour planer avec les grandes ailes de ses mimiques ; se payant le luxe inouï de tenir une salle par l’effet de sa seule présence, oui, simplement en se contentant d’être là et de la regarder au fond des yeux.

Homme-sandwich dont le panneau ne comporterait que des graffitis, cette écriture de la colère et qui sait, et qui prouve, que le portrait le plus fidèle qu’on puisse obtenir d’un homme, c’est encore sa radiographie… ou sa caricature !

Ce texte a été publié dans France-Soir, «Un écrivain au spectacle», le 11 décembre 1975