Depuis l'âge de 12 ans, je lis et relis des San-Antonio. C'est sur le quai de la gare de Valence, en attendant mon train pour Lyon, que j'ai acheté le premier. C'était en 1965, j'adorais lire et c'est souvent que je sacrifiais l'argent de mon casse-croûte à une autre nourriture, plus spirituelle.
 Qu'est-ce qui m'a attiré dans la couverture de ce book ? "La rate au court-bouillon", si ma mémoire ne me trompe pas. Je n'en sais rien. Habituellement, j'achetais plutôt des Jean Bruce mais j'étais curieux de nature. Cette sorte de littérature étant rigoureusement interdite dans l'école où je me rendais, ne pouvant en sortir qu'une fois par mois 36 heures durant, j'avais toutes sortes de combines pour dissimuler mes polars, la moindre n'étant pas le remplacement du contenu de mon Missel, ce qui me permettait de ne pas me faire tarter à la messe obligatoire.
Bien des années plus tard, en regardant le télétexte d'une chaîne de télévision Belge pour les infos comme chaque fois que je rentrais de clientèle sans avoir pu suivre les nouvelles, j'ai lu ce message laconique : "Frédéric Dard est mort". Comme des millions de gens, je me suis senti anéanti, déboussolé, orphelin, foutu et tutti quanti. Comment ça, San-Antonio n'était pas immortel ? C'est quoi, cette absurdité ? C'est impossible, ces cons de journaleux ont encore dû se gourrer. Le fringant Commissaire qui avait échappé tant de fois à la mort, allongé inerte lui aussi ? Allons, ne racontez pas de conneries, c'est impossible ! Tombé d'un avion sans parachute, San-Antonio s'en est sorti parce que le Tout Puissant avait pris le soin de placer sous les pas de son plongeon un arbre plutôt sympa dont les hautes branches, souples et délicates, ont absorbé l'énergie cynétique accumoncelée, que les branches moyennes etc. Merde c'est pas vrai : faut pas me faire croire que le Grand Régisseur s'est mis aux abonnés absents dans un moment pareil ?
Pourtant, les journaux du soir ont confirmé l'inacceptable, le révoltant, l'absurde : il n'y aura plus jamais de San-Antonio. Après plus de huit lustres de saine et revigorante lecture, fallait que j'accepte l'idée d'un sevrage épouvantable. Ne plus jamais lire un nouveau texte de cet auteur qui a tant compté pour moi que je m'en étais mis à écrire à mon tour dès les années 70.
C'est quelque temps après cette épreuve que j'ai cherché à me rapprocher d'autres gens comme moi. J'avais Internet bien sûr mais ne m'en servais que très peu, mon "modem-fax" imposé à l'époque par mon métier et la télé-maintenance m'obligeait à occuper une ligne téléphonique pour me connecter. C'est comme ça que je me suis retrouvé inscrit sur le groupe San-Antonio puis à le modérer puis à offrir mes services à une association pour lui ouvrir bénévolement un accès sur la Toile. Seulement voilà : je ne savais pas que, lorsque l'on est très actif sur le Web, on s'attire davantage de critiques que de remerciements et que la plus grande qualité des "incapables", c'est de démolir ce que d'autres construisent. Ces groupes draînent à peu près n'importe quoi et les "gens bien" sont noyés au milieu de ceux qui dénigrent, détruisent, bousillent à loisir.
Mais bref, de tout ça, il ne reste plus que ce site à présent. Je me voyais mal mettre à la corbeille toutes ces heures de travail et de jubilation à la fois et puis parler de Frédéric Dard, c'est aussi une façon pour moi de faire le deuil.
Bien sûr, fallait s'en douter, des hommes de marketing ont imaginé une suite, comme s'il était possible que le talent soit héréditaire. Oui mais la dure réalité s'impose aujourd'hui : le fils d'un grand homme n'est pas son clone, le fait d'enfiler les bottes paternelles ne confère à personne aucune excellence et les meilleurs contrats d'édition ne changeront jamais rien à la chose.
Ici, ce n'est pas la rue du Commerce, personne ne vend rien : c'est pourquoi je mets gratuitement et ci-dessous à la disposition du visiteur deux de mes nouvelles. |